Retour au sommaire Qu’est ce qu’un grand pianiste? La définition du vocable est loin d’être univoque. Une carrière internationale, des critiques élogieuses, un public d’inconditionnels ou l’appartenance à une maison de disques prestigieuse, constituent sans nul doute de solides indices. Mais au-delà des apparences une seule chose mérite son pesant d’or: la Musique. “Le piano est un instrument bizarre” disait Jorge Bolét. Les doigts qui enfoncent les touches du clavier font naître le son comme par magie, avec ce faux-semblant de facilité si apprécié des pianistes apprentis. Cette apparente trivialité est en fait un leurre permanent susceptible d’attirer et de tromper l’oreille, surtout lorsqu’il se manifeste sous les traits d’une technique virtuose. De telles démonstrations sonores ne parlent pourtant pas à l’âme, pas plus qu’elles n’émeuvent, et en réalité le pianiste musicien se trouve confronté à des difficultés insoupçonnées. Le mécanisme du piano constitue un intermédiaire frustrant sinon un obstacle entre l’exécutant et la matière sonore. Lorsque le marteau a frappé une corde, rien ne permet de modeler et de travailler le son comme peuvent le faire chanteurs et violonistes. Avec le piano, tout se passe avant; la musique est le fruit d’une préparation et d’une intention préméditée ou mieux, spontanée. Quelque soit l’instrument, servir cette noble cause qu’est la Musique requiert toujours les mêmes qualités; du coeur, de la sensibilité, de la profondeur sans lesquels un bon pianiste ne sera jamais un bon musicien. Aujourd’hui, l’histoire du piano s’apparente à une légende relatant la vie héroïque de ces hommes et de ces femmes qui se sont passionnés pour l’instrument. Facteurs, compositeurs et interprètes, tous ont contribué à faire du piano l’instrument-roi. Pendant ces deux derniers siècles, l’interprétation pianistique a suivi l’évolution technique de l’instrument mais aussi celle des modes, des courants esthétiques et des écoles. La manière de jouer a subi de profondes mutations tout comme le métier d’interprète. L’essor des duos de pianistes révèle une nouvelle manière d’aborder l’instrument et permet le développement d’un nouveau répertoire. Une anthologie est subjective par essence, injuste par voie de conséquence. Ce bouquet de portraits n’est qu’une collection du moment, sans volonté de hiérarchiser ni de classifier. Bien que la grande majorité des pianistes cités ne soient plus de ce monde, il ne faut pas y voir le fait d’un esprit nostalgique. Il y a toujours autant de grands pianistes aujourd’hui qu’hier, c’est à dire très peu. Ce parti pris repose plutôt sur la volonté de préserver une certaine distance historique, voire cathartique, avec les interprètes qui ont apporté leur pierre à l’édifice. |