Yves Nat La terre et le feu


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Nat est sans aucun doute le plus attachant des pianistes de sa génération. Ce musicien à la sensibilité à fleur de peau et sincère comme un homme de la terre, respirait l’humilité dans le tourment. Franc et tendre à la fois, Nat était un pianiste en proie au doute qui évoluait entre présence et absence. Frappé du syndrome de disparition en 1934, il décidait au faîte de sa notoriété de quitter la scène pendant dix-sept ans. “Désormais, je n’aurai plus besoin de tourner”, avait-il avoué avec soulagement à Jean Françaix. Trop de concerts, trop d’épreuves dues au trac qui le paralysait et trop de voyages en Europe, en Amérique du Nord et du Sud, eurent raison de son métier de pianiste soliste. Sa nouvelle façon d’exister devait passer par l’enseignement et la composition. Son implication en tant que professeur au Conservatoire fut exceptionnelle. Avec un dévouement sans fin, il transmit à ses élèves, dont faisaient partie Reine Gianoli, Jean Martin et Pierre Sancan l’art de s’effacer devant la musique. “S’oublier totalement afin que l’oeuvre se resouvienne”, demandait le maître. Il renchérissait avec intransigeance: “Une interprétation idéale présuppose un oubli total de la personne au bénéfice de l’oeuvre”. Cet engagement sans ambages posait une problématique de nature schizophrénique. Avec Nat, la notion de présence de l’interprète acquérait un nouveau sens. “Toujours à l’étroit dans la vie”, disait de lui sa femme Elise. Il avait une telle considération de la musique qu’il lui fallait repousser les frontières et franchir les bornes du lieu commun et de la facilité. Nat guerroyait dans la vie comme dans une croisade. “Tout pour la musique et rien pour le piano” était son credo. Mais son orthodoxie n’était pas faite pour la composition. Meurtri par l’incertitude et la douleur, Nat renvoyait le plus souvent ses écrits à la poubelle lorsqu’il n’en faisait pas un autodafé. Il possédait pourtant un don pour la composition depuis sa tendre enfance. C’est même par la composition que sa carrière avait commencé lorsqu’à onze ans à peine il avait dirigé devant Fauré et Saint-Saëns sa Fantaisie pour Orchestre. Mais avec les années, Nat devint de plus en plus tourmenté. Sa quête d’absolu musical l’empêcha de devenir le Chabrier de son époque ou de reprendre le flambeau de son ami Déodat de Severac. Dix années de travail pour des “sommets de douleurs”, telle fut la gestation de son poème symphonique intitulé l’Enfer. Composé pour choeur et orchestre, avec plus de deux cents exécutants en tout, cette oeuvre dantesque fut créée pendant la seconde guerre mondiale, en 1942. L’accueil du public fut poli, mais tous les fanatiques de Nat qui étaient dans la salle auraient préféré l’entendre à son piano. Il lui fallut dix autres années de labeur et d’autocensure pour aboutir à son Concerto pour piano, oeuvre modale en quatre mouvements. Le jour de la création, Nat était au piano, un mieux pour son public. Mais il fallait se rendre à l’évidence: seul le pianiste existait et était acclamé. A tel point qu’en 1953, il y eut un récital au Théâtre des Champs-Elysées plein à craquer. Ses inconditionnels qui l’avaient tant ovationné dans les années vingt, retrouvèrent enfin leur idole. Beethoven, Schumann et la Sonate funèbre de Chopin s’inscrivaient à son programme. A soixante-trois ans, Nat fit de ce récital le couronnement de sa carrière. Trois ans plus tard, il mourut à Paris le 31 août 1956 à la suite d’une crise cardiaque. Pendant ses dernières années, l’enregistrement lui permit de régler son problème d’absence à la scène et de communiquer avec la postérité par un moyen indirect. Les Discophiles Français avaient judicieusement porté leur dévolu sur deux immenses talents du piano de l’époque à côté desquels l’histoire aurait pu passer, Marcelle Meyer et Yves Nat. Chacun des deux eut le loisir de s’exprimer dans son répertoire de prédilection. Nat se porta naturellement vers la musique allemande, avec notamment les Moments musicaux de Schubert, les Rhapsodies, les Intermezzi et les Variations sur un thème de Haendel de Brahms, et surtout, une tâche herculéenne pour un pianiste de soixante ans, l’intégrale des sonates de Beethoven. Schnabel et Kempff l’avaient accompli avant lui, mais là n’était pas la question. Nat avait à s’exprimer au sujet de ces sonates. Toute une vie pour les travailler, les penser et les pétrir avec ses mains puissantes et rustiques, il était arrivé à son aboutissement et devait livrer par cette entreprise sa vision personnelle de ce monument pianistique. Et quelle vision! Ces enregistrements montrent combien le jeu de Nat était décisif et volontaire. Dans ces interprétations, tout allait de l’avant, même s’il lui fallait prendre des risques. Sans se soucier des accrocs, il recréait avec résolution et jetait un éclairage nouveau, ici sur une expression subtile, là sur une phrase clé, le tout dans un tempo effrené comme il en avait l’habitude. Dans ce contexte, ses fausses notes apparaissaient comme des prérogatives de son génie. La force et la fougue contrastaient avec le retrait et l’humilité, mais jamais avec la sensiblerie. Point question de rubato (il était l’antithèse de Cortot), ni de rallentando non écrit sur la partition, il n’était pas fervent du sentimentalisme. Le sentiment, juste le sentiment, lui suffisait largement. Ce terrien au coeur tendre faisait éclore les plus belles sonorités en pensant le son et le chant avant de les faire entendre. Son piano Erard aurait pu donner une impression de sécheresse sous les doigts d’un autre. Avec Nat, il en sortait des mélopées sublimes et des histoires captivantes. Cortot se présentait souvent comme un romantique du XIXème siècle. Nat appartenait clairement au XXème. Sa manière de mettre en arrière l’interprète au profit de la musique, de sentir le rythme avec franchise et de ne pas en rajouter, firent de lui un pianiste moderne avant la lettre. Arturo Benedetti Michelangeli et Maurizio Pollini firent le reste, mais peut-être avec moins de tendresse. Yves Nat demeura simple et vrai, honnête et sincère, c’est en cela que son message reste universel. Ce pianiste solitaire aimait contempler la nature et la vie. Il disait souvent “J’ai une âme à m’asseoir sur la route comme un mendiant du ciel.”

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Copyright: Stéphane Villemin, Les Grands Pianistes, Georg, Genève 1999.