Keyboard Classics: Sonates de Scarlatti, Soler, Seixas
Martin Souter, pianoforte Cristofori 1720
Classical Communications CCL CD005

Quel professeur de piano, pianiste ou musicologue n’a pas entendu parler de Cristofori, l’inventeur du pianoforte? Les plus curieux ont sûrement mené quelques recherches bibliographiques sur le fameux gravecembalo col piano e forte; les plus obstinés ont peut-être fait le voyage à New York pour en admirer un des rares exemplaires conservé au Metropolitan Museum. Il demeurait toutefois une frustration à contempler cette œuvre d’art sans en entendre le son. Ce vide est désormais comblé par ce disque qui nous offre un récital au programme savamment étudié. En 1720, l’Italien Domenico Scarlatti avait 35 ans, le Portugais Seixas en avait 16 mais le padre Soler n’était pas encore tout à fait de ce monde. Bien que l’on ne possède aucune preuve permettant d'affirmer que ces trois maîtres du clavier aient composé, ni même joué, sur les instruments contemporains de Cristofori, la modernité de leurs sonates dépasse sans conteste le cadre expressif du clavecin, comme nous l’a rappelé Horowitz. Le programme choisi par Martin Souter se justifie donc pleinement.

Affirmer ingénuement que cet instrument sonne déjà comme un vrai pianoforte pourrait faire sourire, voire rappeler Mac Mahon et son célèbre "Que d’eau, que d’eau!". Pourtant, dans une perspective historique, cette innovation devait s’avérer une évolution plutôt qu’une révolution. Du clavecin, il garde un fond de sonorité métallique qui justifie pleinement que Cristofori conservât l’appellation de gravecembalo. Mais ce qui le démarque le plus de son ancêtre à cordes pincées, c’est la douceur des sons qui ont perdu la sécheresse dont les sautereaux étaient responsables. Ces derniers pinçaient la corde en un espace réduit à un point alors que les marteaux de Cristofori frappent la corde sur une plus grande surface de contact, ce qui contribue à étouffer les premières vibrations responsables de leur sècheresse. Outre la possibilité d’exercer des nuances piano et forte, somme toute réduites, le présent disque révèle un équilibre de nuances entre la main droite et la main gauche permettant de registrer les thèmes et les réponses tout en mettant l’accompagnement au second plan. Le Presto de la Sonate K. 373 et l’Allegrissimo de la Sonate K. 377 de Scarlatti démontrent que la virtuosité n’est pas interdite pour qui sait maîtriser un tel clavier (point de double échappement, gare aux notes répétées!).

Sur le plan technique, Martin Souter s’en tire plutôt bien. Il manque pourtant certaines occasions évidentes avec les fameux thèmes en échos de Scarlatti : ces dualités demandaient un contraste de nuances que le clavecin ne pouvait offrir. Si le tempo et la pulsation semblent être sa seconde nature lorsqu’il interprète les sonates de Scarlatti, cette qualité semble lui faire défaut pour Seixas et Soler, qui paraissent écrasés sous le soleil de plomb de la péninsule ibérique. Enfin, nous avons affaire une fois de plus à un enregistrement obtenu par injection intra-abdominale des microphones au sein du ventre de l’instrument. Même si l’on profite des bruitages intimes et autres mouvements de mécanique, l’écoute finit inévitablement par fatiguer, voire par devenir agressive. Il ne souffre pas la comparaison avec les excellentes prises de son des pianofortes de Carole Cerasi (Metronome MET 1032 ) ou d’Andreas Staier (Teldec 3984-26). Somme toute, l’émotion suscitée par l’écoute du plus vieux piano du monde compense bien les réserves énoncées. L'expérience mérite d'être renouvelée. Stéphane Villemin


Published in Vol. 7 No. 1 of La Scena Musicale
Publié dans le Vol. 7 No. 1 dans La Scena Musicale