Robert Casadesus Le style et la distance Robert Casadesus est né à Paris le 12 avril 1899 au crépuscule du siècle des Romantiques. Sa famille, dorigine catalane, comptait déjà plusieurs artistes professionnels dans ses rangs et Robert, digne héritier de cette dynastie, allait devenir tout naturellement lun des meilleurs pianistes de ce siècle. Sa tante Rose Casadesus, professeur de piano, lui enseigna linstrument jusquà lâge de dix ans. Son oncle, Francis Casadesus, compositeur, fonda le Conservatoire Américain de Fontainebleau, lequel allait connaître le succès que lon sait entre les deux guerres. Sa tante Gisèle brûlait les planches. Mais lélément haut en couleur de la famille fut son oncle, Henri Casadesus. Altiste de formation et compositeur, il fonda avec Louis Diémer la Société des Instruments Anciens, en 1901. Passionné de musique baroque, il jouait de la viole damour au sein dun quatuor comportant aussi un quinton, une viole de gambe et un clavecin (tenu par Alfredo Casella), formation pour laquelle les compositeurs navaient pas été assez prolixes à son goût. En bon farceur, Henri mettait à profit ses talents de compositeur pour écrire des pastiches de Vivaldi auxquels Saint-Saëns apposait quelquefois sa griffe: les baroqueux daujourdhui apprécieront Lorsquil entra au Conservatoire, Robert Casadesus bénéficia de lenseignement dun des plus éminents professeurs de lépoque, Louis Diémer, un proche de la famille. Cet ancien élève de Marmontel enseignait également aux jeunes Alfred Cortot et Yves Nat. Robert obtint son premier prix à lâge de quatorze ans, le même jour que son ami, lEspagnol José Iturbi. Il avait déjà à cet âge, une maturité et une personnalité pour le moins affirmées. Son besoin daccomplissement lui fit renoncer à poursuivre les études académiques du Conservatoire. Décidé à vivre sa vie, il trouva un poste de percussionniste et joueur de célesta à lOpéra Comique. Pour arrondir ses fins de mois, il jouait aussi du tambour dans une fanfare. Parallèlement, il se passionna pour la composition. En 1917, Casadesus donna son premier concert public en tant que pianiste et se fit remarquer par son interprétation de la grande Sonate de Dukas, créée seize ans auparavant par Edouard Risler. Au retour de son service militaire, il reçut son premier prix dHarmonie, puis le prix Louis Diémer. Sa carrière allait en fait se développer au contact des compositeurs de son époque pour lesquels il éprouvait une admiration considérable, étant lui-même compositeur. En 1920, il créa avec son oncle Henri la Sonate pour alto et piano dArthur Honegger, puis lannée suivante, la Fantaisie pour piano et orchestre de Gabriel Fauré, après lavoir travaillée avec le compositeur. Il entretenait aussi des relations avec Manuel de Falla, Florent Schmitt et Albert Roussel. Mais cest avec Maurice Ravel que lentente se révéla la plus forte. Entre 1922 et 1924, Robert Casadesus travailla avec lui linterprétation de ses oeuvres. Admiratif devant ses compositions, il éprouvait un grand respect pour le maître. Quant à Ravel, il enviait la virtuosité et lintelligence pianistique de Casadesus. Après lavoir entendu jouer ses Jeux deau, il aurait déclaré: Je ne pensais pas que lon puisse jouer cela à la vitesse indiquée. Lentente était telle que lorsque la Perforated Music Company de Londres demanda à Ravel denregistrer un rouleau sur pianola, il pensa tout de suite partager le travail avec Casadesus. Robert enregistrerait le morceau (la Toccata du Tombeau de Couperin en loccurrence), et lui, Ravel, naurait plus quà le signer de son nom. Casadesus accepta, dautant plus que Ravel lui laissait son cachet Il leur arrivait souvent de jouer à quatre mains et ils donnèrent des récitals à plusieurs reprises jusquen 1930. Mais lapogée de leurs relations se produisit en 1924. Cette année-là, Casadesus donna, à Paris, lintégrale des oeuvres pour piano seul de Ravel et lui dédia ses vingt-quatre Préludes opus 5 publiés par la maison Eschig. Casadesus aurait pu ainsi devenir le serviteur exclusif de Ravel. Mais il avait trop besoin de distance et dindépendance. Aussi en profita-t-il pour se rapprocher dHonegger et de Milhaud au grand dam du compositeur du Bolero. Casadesus développa sa carrière de pianiste professionnel tout au long des années vingt. En solo, tout dabord, il effectua plusieurs tournées en Europe: en Belgique, en Suisse, aux Pays-Bas. En duo avec sa femme Gaby, il commença à se produire, notamment à Salzbourg sous les auspices de Bruno Walter. Lorsquil ne donnait pas de concerts, il composait, et lorsquil ne faisait ni lun ni lautre, il enseignait. Il avait abordé lenseignement du piano au Conservatoire Américain de Fontainebleau entre 1921 et 1924, mais cest surtout à partir de 1935 quil sinvestit pleinement dans la transmission de son art. A cette date, il reprit, en effet, la classe dIsidore Philipp, avant de devenir, quelques années plus tard, directeur du Conservatoire crée par son oncle. Sa conception de la technique était des plus classiques: beaucoup de gammes, les exercices de Czerny et surtout ne pas commencer directement par les Etudes de Chopin. Il conseillait de travailler environ deux heures par jour afin de ne pas se fatiguer physiquement. Et comme disait Chopin, le reste se fait dans la tête et dans le coeur, ajoutait-il. Pendant la deuxième guerre mondiale, il installa le Conservatoire Américain de Fontainebleau à Princeton aux Etats-Unis. Pendant ces années dexil, il eut de nombreux élèves dont le pianiste américain Grant Johannesen qui fonda en 1975 avec Gaby Casadesus le premier Concours International de Piano Robert Casadesus à Cleveland. Le coup de foudre entre Robert Casadesus et les Etats-Unis datait de 1935. Son début à New York avec lOrchestre Philarmonique dans le Concerto du Couronnement de Mozart avait pourtant eu des échos mitigés. Le public américain estimait que son interprétation manquait de virilité et de démonstration. Polie le premier soir, enthousiaste le second et électrisée le troisième, la salle lui rendit un hommage qui fit sensation. Arturo Toscanini qui navait pas attendu trois soirs pour remarquer son génie, lengagea pour jouer le second concerto de Brahms lannée suivante. En mai 1936, Casadesus importa ses succès américains en France lors du Festival de Musique Française de Paris. Toscanini laccompagna dans le quatrième concerto de Saint-Saëns, dans une salle Pleyel pleine à craquer. Au lendemain du concert, la critique était dithyrambique et Darius Milhaud décrire: Il la interprété avec une sensibilité exquise, une ardeur magnifique, et je connais bien peu de virtuoses aussi complets. En 1940, Casadesus était également loué de part et dautre de lAtlantique, mais il préféra sexiler aux Etats-Unis. Son métier dartiste paraissait totalement inutile pour la France de lépoque alors que son nom était devenu une valeur sûre pour remplir la salle de Carnegie Hall. Il y créa ses huit Etudes opus 28 en 1943. Georges Szell, Dimitri Mitropoulos et Leopold Stokowski aimaient laccompagner dans les concertos du grand répertoire et Zino Francescatti était son partenaire favori au violon. Les deux hommes avaient beaucoup de points en commun. Outre leur amour immodéré pour la musique, ces deux instrumentistes français qui avaient travaillé avec Maurice Ravel contribuèrent largement à propager la connaissance de la musique française pendant leurs séjours en Amérique. En 1946, le retour des deux musiciens en Europe fut acclamé par la critique et le public. Ils enregistrèrent beaucoup de musique française pour piano et violon ainsi que lintégrale des sonates de Beethoven. Casadesus enregistra aussi lintégrale des oeuvres pour piano seul de Ravel. Il demeurait pourtant très critique à légard du disque. Le rendu du son était à son goût très imparfait, ce qui lui faisait préférer les bandes magnétiques aux disques. La cire du sillon modifie toujours le son disait-il. La distance quil prenait à légard du disque nallait pas sestomper avec les années. Il trouvait par exemple que la stéréo rendait avec moins de fidélité la présence des instruments solistes, et que les reconstructions dimages sonores par les ingénieurs du son allaient souvent à linverse du naturel. Casadesus était avant tout un homme de scène. Après guerre, sa carrière se partagea entre lEurope et lAmérique. Il joua à Londres en 1949 pour le centenaire de la mort de Chopin, créa ses Variations sur un thème de Manuel de Falla à Carnegie Hall en 1952 et donna plusieurs concerts mémorables au Concertgebouw dAmsterdam en 1960 et 1964. Il aurait donné plus de trois mille concerts dans sa vie! Le phénomène Casadesus aux Etats-Unis dépassait le cadre de sa célébrité en Europe. La télévision américaine réalisait en 1957 une émission intitulée La première famille du piano où lon pouvait entendre Robert, Gaby, et leur fils Jean au piano. La tradition de la dynastie des Casadesus voulait que lon fasse de la musique en famille. Robert et Gaby était un duo apprécié du monde musical. Milhaud avait écrit pour eux son Bal Martiniquais et la télévision anglaise les avait enregistrés en 1960 jouant En blanc et noir de Debussy. Le 3 octobre 1965, Jean les rejoignit au piano pour donner la première parisienne du Concerto pour trois pianos et orchestre à cordes écrit par Robert. Tous les pays saluèrent sa dévotion pour la musique, en tant que pianiste, compositeur et professeur. La ville de Hambourg lui décerna la médaille Brahms en 1958, le prix Edison lui fut octroyé avec Elisabeth Schwarzkopf en 1965 et il fut choisi par la télévision française pour jouer à loccasion du deux centième anniversaire de la naissance de Beethoven en 1970. Suite au décès accidentel de son fils Jean en janvier 1972, Robert Casadesus devait quitter ce monde sept mois plus tard. On a souvent voulu faire de Casadesus le spécialiste dun compositeur: Ravel en France dans les années vingt, Mozart aux Etats-Unis dans les années trente, et Schumann pour les Allemands tout au long de sa carrière. Cétait peine perdue et il éprouvait une aversion épidermique envers tous ces raccourcis. Tout au plus acceptait-il de mentionner ses deux années pleines passées avec Ravel. Robert Casadesus était la curiosité faite pianiste. Il déchiffrait tout ce quil trouvait et son éclectisme dépassait largement les limites du grand répertoire. Il jouait aussi bien Severac, Martinu, Chabrier et Messiaen que Scarlatti, Chopin et Debussy. Il construisait les programmes de ses récitals avec beaucoup de soin en associant les styles les plus divers, même sil respectait toujours lordre chronologique. Ses concerts enchainaient Rameau, Bach, Mozart, Beethoven et Debussy, avec autant de naturel que de distinctions dans le style. Son jeu était clair, régulier et brillant dans Mozart, rigoureux et léonin dans Beethoven, léger et embrasé dans Schumann, distant et limpide dans Debussy. Ce maniaque du style juste et de la sonorité idoine rêvait davoir plusieurs pianos pour son concert idéal: Pour Mozart, Haydn et le Beethoven des premières années, un Pleyel, un Blüthner ou un Bösendorfer. Pour Brahms, Schumann et Chopin, un Steinway, ainsi que pour Ravel car il a composé toute sa musique sur un piano Erard lequel ressemble beaucoup au Steinway. Debussy, lui, a composé pour un Bechstein. Casadesus était un virtuose hors pair mais nen faisait jamais état. Il lui fallut trois jours pour apprendre le Scarbo de Ravel et autant pour la redoutable Sonate à deux pianos de Bartók. Mais comme le souligne une critique de la Revue Internationale de Musique en 1939, Casadesus a su réconcilier les ennemis de la virtuosité avec la musique de piano. Celui qui na pas entendu Robert Casadesus recréer au clavier le Gaspard de la Nuit de Ravel ignorera toujours la magie la plus enchanteresse du grand musicien français. Copyright: Stéphane Villemin, Les Grands Pianistes, Georg, Genève 1999. |