Ballade pour les pianistes français d’aujourd’hui
89 pianistes français, 50 compositeurs, 100 oeuvres.
Coffret de 6 DC, RCA Red Seal 74321 796512 (7h30min)

BMG a fêté les 300 ans du piano avec une anthologie de plus de sept heures de musique consacrée exclusivement aux pianistes français d’aujourd’hui. Hormis deux inédits, le Fauré de Thierry de Brunhoff et le Beethoven de Braley, les autres enregistrements proviennent d’une trentaine de firmes ayant accepté de coopérer au projet. Cette entreprise, malgré sa présentation économique et son livret sommaire, mérite qu’on s’y attarde sur le plan musical et artistique. Le programme surprend par son absence de classification. L’anthologie de Philips, Les grands pianistes du XXe siècle (462698-2), mettait clairement les interprètes en valeur en les présentant par ordre alphabétique. Celle de Dante, Les grands pianistes (HPC 072-74), avait opté plutôt pour un classement par compositeur, de manière à mettre en lumière le grand style des pianistes de l’Âge d’or. Le programme de RCA ne privilégie ni l’interprète, ni le compositeur, mais plutôt la musique en juxtaposant les styles et les époques, les mouvements virtuoses et les pièces au tempo plus lent. Ce programme randomisé déplaira sûrement aux esprits cartésiens, même s’il se prête volontiers au jeu de la devinette. Avec 89 pianistes, ce produit peut aussi faire figure d’« échantillothèque ». Plutôt que de lire des banalités sur l’histoire du piano dans le livret, on eût préféré quelques lignes sur chaque pianiste. Car il y en a des personnalités! Écoutez la profondeur des Intermezzos de Brahms par Hélène Grimaud, les Nino Rota ironiques de Danielle Laval ou l’Ave verum d’un Katsaris recueilli qui semble réciter une bénédiction de Marie dans la solitude. Pascal Le Corre nous gratifie d’un Florent Schmitt pictural alla Gieseking, quoique dans le genre, Marie-Catherine Girod n’ait rien à envier avec La maison des dunes de Gabriel Dupont. De l’ancienne école française du piano, prêchant pour la clarté des formes et des sonorités (perlées, bien sûr), Eric LeSage dans Poulenc et Alice Ader dans Debussy s’avèrent de dignes héritiers. Dans la même veine, La Pavane pour une infante défunte de Thibaudet tout comme la seconde Sonate de Brahms, incisive, mordante et imaginative dans l’interprétation de François-Frédéric Guy, n’auraient pas déplu à Cortot. Notons aussi le Fauré dérangeant de Volondat, le Beethoven fougueux de Braley, les superbes cantilènes de Rachmaninov par Vanessa Wagner, Cécile Ousset au meilleur de sa virtuosité dans l’Allegro appasionato de Saint-Saëns et la Suite no 9 de Haendel sous les doigts de Heidsieck, si anachronique par son style mais si profondément respirée qu’elle paraît déclamée. À l’audition de ces disques, on a envie de redemander les Scarlatti d’Anne Quéffelec (Erato 1970) et, au duo Désert-Strosser, tellement convaincant dans sa Sonate de Brahms, de poursuivre leur engagement sur la voie des deux pianos. Avec la Princesse lointaine, Yves Henri signe, en guise de remerciement, cet hommage au grand maître de l’école moderne du piano français: Pierre Sancan. Mais la réelle conclusion nous est offerte par Geneviève Joy, experte du clair-obscur, dans la Sonate de Dutilleux. Incomplète, cette anthologie ne peut que l’être: Cyril Huvé, Brigitte Engerer, Abdel Rahman el Bacha, Claude Helffer, Idil Biret, Grant Johannesen et Nicolas Angelich n’y figurent pas. Plus que six CD, c’est une vingtaine qu’il nous aurait fallu pour transformer ce coup d’essai en coup de maître. - Stéphane Villemin


Published in Vol. 6 No. 7 of La Scena Musicale
Publié dans le Vol. 6 No. 7 de La Scena Musicale